La police ne doit pas s’isoler – Le Monde

par Patrick Delachaux, écrivain, essayiste et policier et Frédéric Maillard, essayiste et prévisionniste de polices

Policier suisse, j’ai effectué plusieurs missions, visites et observations dans des commissariats de banlieues françaises, notamment en Seine-Saint-Denis, et j’ai malheureusement constaté qu’en France aussi les stratégies managériales en matière de sécurité étaient dépassées et devenues impuissantes. J’ai interrogé alors ma pratique professionnelle auprès de Frédéric Maillard analyste des organisations de polices. Ensemble nous avons fait deux constats européens : premièrement la police n’a plus les moyens d’assurer les missions de sécurité dans sa globalité, deuxièmement, la police glisse vers une logique de sur-militarisation des missions. C’est alarmant, d’autant que les défis sécuritaires sont de plus en plus complexes et trouvent leurs causes dans les dégradations sociales. Il faut penser de nouvelles capacités policières, c’est un défi pour le maintien de nos libertés et de nos droits, un juste équilibre en démocratie. Étonnamment l’armée entreprend des réformes dont la police ne semble pas capable. Ces déficiences fragilisent le métier policier.

L’intelligence pratique des policiers est ainsi compromise. Le policier ne peut qu’être en colère puisque maillon d’une longue chaîne d’exécution, limitant son métier au seul maintien de l’ordre, réduisant ainsi les stratégies de construction de la paix sociale. Le savoir-faire et l’anticipation s’essoufflent, ainsi que la confiance. Pourtant il y a des pistes pour ne pas capituler et céder du terrain aux désordres. Les policiers sont dans l’action, l’agir, et pas assez dans la pensée de l’action, ainsi dénouer l’action policière est nécessaire pour une profession qui offre à ses unités une grande autonomie de travail. Il y a dix ans les polices de proximité prenaient de sérieux revers et se voyaient retirer des desseins politiques ; voire même étaient condamnées. C’est irresponsable. La population comme le personnel policier plébiscitent des polices de proximité innovantes, composées de femmes et d’hommes en tenues, visibles, mobiles et disponibles.

Il y a suffisamment d’expériences mises à l’épreuve pour que l’on ne nous fasse plus croire qu’il reste des obstacles. Les politiques doivent savoir que les problèmes non résolus et dégénérescents fragilisent la démocratie active. Ils doivent ressaisir leurs polices, sachant que de parler de la sécurité publique c’est largement dépasser le cadre de la police. Cette dernière enquête, intervient, interpelle. Elle assure, dans ce cadre, une certaine prévention. Cependant il est important de faire participer à la sécurité d’autres intervenants que les seuls policiers. Une société moderne et responsable doit penser l’animation d’une coproduction de la sécurité. L’idée de base est de guetter les signaux les plus infimes d’incivilités pour mieux anticiper les problèmes de sécurité. Dès lors, il y a lieu d’imaginer le développement de dispositifs de sécurité globaux afin que les services publics puissent travailler en partenariat et en transversalité.

Le policier défend les droits humains. Avant tout. C’est la condition intrinsèque qui fait de lui un gardien de la paix, détenteur de deux pouvoirs opérationnels exclusifs et exceptionnels : la coercition dont la maîtrise de sa proportionnalité empêche l’enlisement dans la violence, et le moyen discrétionnaire dont les Droits de l’Homme fondent la liberté de tout enfant, de toute femme et de tout homme. Le policier prête serment devant les autorités et le peuple. Il est alors identifié, légitimé, donc un citoyen représentatif et plus tout à fait ordinaire. Il est délégué de nos valeurs constitutionnelles. Le policier est héritier d’une longue et exigeante conquête républicaine. Ce sont pour ces raisons, et elles seules, durant ces périodes d’insécurité ressentie ou vécue, qu’il faut innover en de nouvelles capacités d’organisation policière, ainsi que de la culture d’engagement. Le policier sait qu’il ne peut pas garantir seul la sécurité, la tranquillité et la salubrité publiques. Il cherche des alliances.

Il s’agit dès lors de tisser une toile qui permette un échange de compétences et d’intelligences transdisciplinaires. Nous allons ensemble défier la criminalité et l’insécurité, sans jamais renier les valeurs qui dressent l’État de Droit, même si parfois nous sommes tentés par la simplicité d’une (ré) action directe, hostile et sans juste mesure. Je suis humain après tout, et de temps à autre je doute… en revanche, je sais une chose : je me défigure et défigure nos sociétés, si je n’agis pas dans le plus stricte respect de nos valeurs humaines.