L’illogique militarisation de la police – Libération

Par Patrick Delachaux , écrivain, policier suisse avec Frédéric Maillard, économiste intervenant dans les formations de policiers

Doter les brigades anticriminalité de fusils à pompe : la dernière promesse de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité est révélatrice d’un glissement des «forces de l’ordre» vers une logique de surmilitarisation, doublée d’un démantèlement de la police de proximité.

Moi-même policier suisse, j’ai été envoyé en mission d’observation dans les commissariats des banlieues françaises après les émeutes de 2005 et j’ai eu l’occasion d’y retourner à plusieurs reprises depuis lors. J’y ai vu la détresse de mes collègues. J’ai aussi constaté que, comme chez nous, les stratégies managériales en matière de sécurité étaient dépassées et devenues impuissantes. J’ai interrogé alors ma pratique professionnelle auprès de Frédéric Maillard, analyste des organisations de polices. Ensemble nous avons fait plusieurs constats européens. Déconnectées de la population, les différentes divisions policières observent un fonctionnement de plus en en plus militarisé. C’est alarmant, d’autant que les défis sécuritaires sont toujours plus complexes et trouvent notamment leurs causes dans les difficultés sociales. Étonnamment, l’armée entreprend des réformes dont la police semble incapable. Il lui faudrait pourtant se réinventer, pour faire face à une violence de plus en plus diffuse.

L’intelligence pratique de la police est ainsi compromise. Les policiers ne peuvent qu’être en colère, puisque maillons d’une chaîne d’exécution, jouets d’une politique qui les dépasse, limitant leur métier au seul maintien de l’ordre, ce qui réduit à néant les stratégies de construction de la paix sociale. Le savoir-faire et l’anticipation s’essoufflent, ainsi que la confiance.
Des pistes existent pourtant, pour ne pas capituler et céder le terrain aux désordres. Il y a dix ans, les polices de proximité prenaient de sérieux revers et se voyaient retirer leurs desseins politiques ; voire même étaient condamnées. C’était irresponsable. La population, comme le personnel policier, plébiscite les brigades de proximité innovantes, composées de femmes et d’hommes en tenues, visibles, mobiles et disponibles. Suffisamment d’expériences ont été mises en œuvre pour que l’on ne nous fasse plus croire qu’il reste des obstacles au retour d’une telle police.

Les politiques doivent se souvenir que les problèmes non résolus et dégénérescents fragilisent la démocratie active. Ils doivent se ressaisir de leurs polices, tout en ayant à l’esprit que parler de sécurité publique, c’est largement dépasser le cadre de la police. Dans une société moderne et responsable, il est tout aussi important de faire participer à la sécurité d’autres intervenants que les seuls policiers, du gardien d’immeuble aux services de la voierie, par exemple. L’idée étant de guetter les signaux d’incivilités même les plus infimes pour mieux anticiper les problèmes de sécurité. Dès lors, il y a lieu d’imaginer le développement de dispositifs de sécurité pluridisciplinaires.

Le policier défend les droits humains. Avant tout. C’est la condition intrinsèque qui fait de lui un gardien de la paix, détenteur de deux pouvoirs opérationnels exclusifs et exceptionnels : la coercition, dont la maîtrise empêche l’enlisement dans la violence, et le moyen discrétionnaire. Le policier prête serment devant les autorités et le peuple. Il est alors identifié, légitimé, donc un citoyen représentatif et plus tout à fait ordinaire. Il est délégué de nos valeurs constitutionnelles. Le policier est héritier d’une longue et exigeante conquête républicaine.

Ce sont pour ces raisons, et seulement pour elles, qu’il faut innover durant ces périodes d’insécurité ressentie ou vécue, en insufflant de nouvelles capacités d’organisation policière, ainsi qu’en développant la culture d’engagement.
Le policier sait qu’il ne peut pas garantir seul la sécurité, la tranquillité et la salubrité publiques. Il cherche des alliances. Il s’agit dès lors de tisser une toile qui permette un échange de compétences et d’intelligences transdisciplinaires. Nous allons ensemble défier la criminalité et l’insécurité, sans jamais renier les valeurs qui façonnent l’État de droit, même si parfois nous sommes tentés par la simplicité d’une (ré) action directe, hostile et sans juste mesure.

Je suis humain après tout, et de temps à autre je doute… en revanche, je sais une chose : je me défigure et défigure nos sociétés, si je n’agis pas dans le plus strict respect de nos valeurs humaines.